Le seum de l’aîné

 









Quel est le sens du seum de l’aîné ? — Scolie de #BD

§1 : Le ressentiment diffère du “seum” : il n’en est qu’une possibilité.

D’abord, une précision non incluse dans la BD, au sujet des liens qu’entretiennent le seum et le “ressentiment”. Ce dernier se définira comme étant “un système socio-affectif articulant trois éléments : d’abord, un ensemble de passions négatives, parmi lesquelles l’emportent la haine, l’hostilité, l’envie ; ensuite, le sentiment d’être impuissant face à l’objet de ces passions négatives et donc de ne pas pouvoir les exprimer pleinement ; enfin, l’expérience renouvelée de cette hostilité impuissante, qui n’en finit pas d’être éprouvée.”

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Le “seum” diffère du “ressentiment” dans sa phénoménologie : il occupe en effet une place spéciale dans le discours, en pouvant être l’objet d’une revendication ou d’un constat au grand jour, sans produire de honte écrasante. Le “seum” souhaite apparaître, là où le ressentiment tâche de disparaître, en se rhabillant sous divers oripeaux. Lors de son surgissement dans le langage, le “seum” peut être conjuré. Le ressentiment demeure lui une fatalité explosive et souterraine dont il faut “gérer” les forces néfastes, notamment avec la figure du prêtre chez Nietzsche, par exemple (Généalogie de la morale, III, 15).

Notons donc cette différence : le ressentiment n’a pas pignon sur rue, contrairement au seum. Seul le seum réduit au silence devient ressentiment. En cela, le seum total est bien une vie sous le sceau du ressentiment. Mais quand l’aîné des PNL chante “j’ai trop l’seum depuis qu’chus né”, il ne témoigne pas de son impuissance, au contraire : par un acte performatif, il conjure son seum et déjoue l’éventualité d’une vie réactive. Le ressentiment, de son côté, a-t-il jamais été ainsi déjoué ? 

Un autre précision à apporter vis à vis du monde nietzschéen, même si ce comparatif mériterait une étude approfondie, serait la méfiance que suscite la figure de l’Autre, dans le champ propre au ressentiment. Autrui y est soit envié et nié par le faible, soit considéré comme dangereux et contagieux par le fort (Généalogie de la morale, III, 14). Dans la sphère du seum, autrui apparaît au contraire comme un interlocuteur possible, avec à la clé une communication susceptible de modifier le destin. En fait, le seum propose un agencement de typologie moins aristocratique que le ressentiment. Cela n’excluant pas que le seum puisse parfois, voire souvent, devenir une fatalité menant vers le ressentiment. En clair, le seum n’a pas besoin d’un coupable ; d’où qu’il fasse “peur aux riches” (Au DD, PNL). 

§2 : Le “seum” se conjure en se disant.

Comme dit dans la BD, le “seum” est une “colère en sourdine”. Mais cette rancoeur peu exprimable se conjure néanmoins quand le sujet déclare : “Putain, j’ai trop l’seum !” Cette sortie par le haut demande malheureusement une qualité trop rare : l’autodérision, volontaire ou non. En conséquence, bien souvent, le sujet de ce ressentiment en puissance se trouve sans clef pour extérioriser sa frustration, sans recourir à l’Autre. 

§3 : Le “seum” se voit en tant qu’il se cache.

Bien qu’il soit caché, le seum se reconnaît en un coup d’oeil. Le visage du seum apparaît tranché par une barre crispée de souffrance inavouable. Paradoxe : le seum s’aperçoit dans sa dissimulation. L’expression “t’as trop le seum !” constate un sentiment caché mais visible de tous, y compris par celui qui le ressent en silence. 

§4 : Le “seum” se conjure par la parole de l’Autre.

Une chose inexprimable n’est pas pour autant inconsciente. Je sais très bien que j’ai le seum quand on me le dit. Je ne sais juste pas quoi faire de ce “seum” par moi-même. Je suis démuni. D’où la figure salvatrice de l’Autre qui bondit pour dire : “t’as trop le seum, haha !” Cette reconnaissance du seum par autrui ouvre la voie à l’ironie qui permet de sourire pour s’en sortir. Quand la moquerie surgit sans mépris, l’Autre incarne l’antivenin du “seum”. 

Ce mot vient d’ailleurs de l’arabe “سم” qui signifie “poison”. “Virus” serait un bon synonyme en latin : l’idée de venin gluant qui se répand décrit bien la mécanique de l’empoisonnement par le seum. Sa coulure toxique décompose un visage en un clin d’oeil. Un bref regard suffit pour le constater : “t’as trop le seum”.

Signaler le seum permet donc de l’extérioriser en vue de le transfigurer. Feindre de l’ignorer amplifie au contraire son infection. La lâcheté du silence entraine un cercle vicieux : plus le seum s’intensifie, moins il est dicible. La sécheresse de parole est au seum ce que l’excès d’humidité est à la moisissure. 

§5 : Le seum qui s’infecte provoque la terreur.

Un seum trop prolongé finit par être fatal, d’une manière ou d’une autre. Avoir trop le seum sans l’exprimer débouche sur une terreur. Un monde d’expression limitée produit de la terreur. Un lycéen suburbain avec sa mitraillette, un musulman au volant d’un camion ou une soldate derrière un joystick… Il y a là toujours un seum mal tourné. 

Ce n’est donc pas la liberté d’expression qui amplifie le seum, mais au contraire sa limitation. La parole qui signale le seum est en effet toujours profanatoire, car elle transpose dans le langage un état qui se pensait indicible. À toutes les identités malheureuses, il faut pouvoir glisser un “t’as trop l’seum !”, en amont de leur destination finale. En vérité, on a tous le seum par moment, mais l’incapacité de se l’entendre dire rend ce mal toujours plus permanent. Pourtant, une bonne parole bien reçue désinfecte. Toute atteinte à la liberté d’expression annihile le milieu nécessaire à la grande santé. Pouvoir s’exprimer n’est-il pas en conséquence la seule fin qui justifie les moyens ? 

§6 : Le “seum” piraté tente de nier la critique affirmative.

Attention : tout jeu de langage est navigué par des pirates. Où se situe le mépris vis à vis de l’ironie ? Comment reconnaître les occurrences où le seum est mentionné pour dégrader plus que conjurer et rire ? Souvent, cela se trahira par l’emploi de la variante suivante : “t’as juste le seum”. Le mot “juste” est ici employé pour ridiculiser l’interlocuteur. 

Par exemple, un métropolitain qui voyage sans cesse en avion low-cost, grâce à l’absence d’impôt sur le kérosène, pourra déclarer à un gilet jaune inquiet de la taxe gazole : “t’as juste le seum”. 

Un tel discours silence le seum, avec les conséquences que l’on sait. Le but est de neutraliser l’éclair critique, en le noyant dans un bain de ressentiment hypothétique. Dans notre exemple, à l’évidence, le seum se situait chez le consommateur impuissant : les dromomanes low-cost voyaient leur impératif de circulation freiné par la puissance de la masse en désaccord. 

Le SUV bloqué au rond-point qui permettait d’accéder au centre commercial = “trop le seum”. Les GJs bloquants = “gros kif”. Toute interprétation contraire relève d’une inversion des valeurs.

§7 : Silencé, le seum de l’aîné prend une forme larvée.

Le seum non-verbalisé peut se cantonner au micro-terrorisme du quotidien, à base de potlatch et d’écrasements subtils. “La louange est le commencement du blâme” serait un proverbe japonais qui exprime l’hostilité contenue dans cette sollicitude mielleuse, émanant d’un seum réduit au silence avec trop de succès. L’agression larvée colle ici à l’image du sentiment qui la motive : elle se voit en tant qu’elle se cache. Le conflit couvert pourra durer et s’amplifier tant que rien n’est verbalisé. À nouveau, la confiscation de la parole agit en véhicule du seum. Cela vaut pour l’agressivité tant physique que psychologique. 

§8 : L’aîné en seum veut avoir des témoins, sans être vu.

Notre aîné en seum inexprimé portera ses coups à l’extrême limite de ce qui lui semble être le champ de perception du milieu immédiat. Quand l’entourage le verra commettre son hostilité, la réaction privilégiée sera de nier les faits. L’aîné en seum inexprimé voudrait l’impunité, mais pour dépasser son indicibilité, il a néanmoins besoin d’être vu. 

Exemple : au moment de son méfait, un enfant commettant une crasse sur son cadet lance toujours des regards en coin, avec l’air de signifier : “regarde : tu ne m’as pas vu !” Et si le témoin réagit avec une remontrance, le petit malfaiteur rétorque inévitablement un “je n’ai rien fait !” qui sera suivi d’un déni ou, au mieux, d’une rationalisation grotesque, face à l’évidence : “mais c’est lui qui a commencé !” 

Ce schème d’apparence contradictoire se retrouve à toutes les échelles et à chaque époque de la vie. 

§9 : Inexprimé, le seum de l’aîné macère et recode son milieu.

Lorsqu’il perdure, ce schème évident et agaçant chez l’enfant devient tacite et tragi-comique chez l’adulte, voire succulent. Pathétique voire meurtrier dans les cas extrêmes, certes, mais succulent si l’on a appris à le voir : l’ironie met en appétit. Cette BD apprend justement à repérer tout la petite mécanique “en sourdine”. 

Silencé, le seum de l’aîné va s’amplifier en vieillissant et devenir une seconde nature, surtout à partir du moment où la réduction de l’asymétrie des forces physiques se double d’un renforcement des règles de bienséance. Adulte, la supériorité musculaire de l’aîné s’est effritée et les usages en vigueur font que dans beaucoup de milieux sociaux ‘civilisés’, en venir aux mains n’est plus une option. Par conséquent, l’aîné va développer une ingéniosité sociale pour déployer et vivre son seum inexprimé au travers de divers symboles symptomatiques d’une vie réactive.

Le summum du pathétique sera néanmoins atteint lorsque le sujet s’imaginera accéder à une vie active, en revenant juste aux manières rustres que la bienséance lui avait interdites. Terroriser n’est pas un acte existentiel mais maladif. 

§10 : Le seum est contingent et se joue sur un point de détail : la différence entre sollicitude et prévenance.

Précision d’importance à marteler : tout aîné n’a pas le seum, et un puîné peut avoir le seum. De plus, le seum de l’aîné peut se trouver n’importe où : chez un homme ou une femme, dans un cercle d’amis, parmi des collègues ou sur un plateau TV. L’aîné en seum est un type existant dans différents contextes. 

Comme esquissé plus haut, il y a un art de distinguer les subtilités. Sur “un point de détail”, des mondes entièrement différents peuvent surgir : c’est ce que Jankélévitch appelle un “presque-rien” ; un micro-truc qui fait tout. L’expression “trop le seum” pourra engendrer une fraternité par l’ironie, tandis qu’un “juste le seum” pernicieux témoignera au contraire d’une domination par le mépris. 

Un “presque-rien” de ce type sépare l’aîné en seum de son alter ego chaleureux et bienveillant. La distinction s’opère ici entre la sollicitude mielleuse d’un côté, et la prévenance attentive de l’autre. La première va de l’avant avec un agenda personnel invasif, tandis que la seconde se motive à partir du désir éventuel d’autrui. Dans la sollicitude, le sujet va aller plier l’Autre selon ses propres modèles établis et ses idées arrêtées. Dans la prévenance, le sujet va au contraire tâcher de deviner ce que peut penser et souhaiter l’Autre, selon ses dispositions et la situation particulière qu’il occupe dans le monde. Un aîné qui a le seum voudra plier le petit aux formes que les circonstances lui ont faites épouser.

§11 : Le seum de l’aîné jaillit du kitsch.

Nous approchons ici la cause principale du seum de l’aîné ; à savoir que ce dernier se charge de formes mortes, relatives et contingentes, tout en pensant qu’elles sont vivantes, absolues et nécessaires. De là découle sa triste situation. Nous voyons se dessiner une figure fondamentale du politique, dont le cadre dépasse largement la sphère familiale. 

Le seum de l’aîné correspond à un individu qui n’a jamais pu se déphaser : toute prise de recul demeure pour lui impossible et il ne peut pas développer de nouveau point de vue. La crise le mène au retour du même. Ses seuls repères sont des valeurs établies qu’il ne peut pas s’approprier, si ce n’est par la possession de symboles morts. Sa vie est donc une peine perdue, d’où son seum. 

En effet, “s’approprier” désigne une activité de création du sujet, où le symbole que livre la tradition devient un simple moyen en vue d’une fin à inventer. “Posséder” renvoie au contraire à un état statique qui fige une relation à un bien, sans se soucier de l’usage possible. Le désir fleurit, la possession flétrit toutes choses (Proust). L’appropriation se résout en communion ; la possession en communisme. La première indique un chemin, la seconde impose une autoroute. 

L’aîné en seum inexprimé est pour ainsi dire condamné à la reproduction littérale : d’où son droit d’aînesse originel qui correspond, en réalité, à une charge d’ennui dédiée à perpétuer la mêmeté. Typiquement, l’aîné en seum adore et arbore les signes établis de la réussite sociale : son achat d’immobilier compense un intérieur resté vide ; ses cylindrées donnent du mouvement à un esprit figé ; et son goût général pour l’affairement frénétique habille un ennui premier. Même riche, il demeure endetté. C’est qu’il a trop emprunté au passé… À défaut de se l’approprier, le passé vous possède.

La trivialité de l’aîné en seum nous a un jour été révélée grâce au papier peint d’un vieux château un peu délabré et vétuste. Dans la chambre où nous dormions, les murs étaient couverts d’une toile représentant des scènes naïves d’antan : hommes à la chasse ou en petit combat, femmes et enfants ramassant des fraises, les chiens, le carrosse, le manoir entouré de murs, etc. Le seum de l’aîné nous est d’un coup apparu comme étant le résultat d’un enfant qui aurait grandi en croyant au monde de son papier peint. Le kitsch est le soubassement du seum.

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§12 : L’aîné en seum inexprimé demeure une force impuissante.

L’aîné en seum inexprimé n’est pas physiquement seul. Sur le papier, on le voit entouré. Sa solitude se terre dans sa relation au monde, dont les éléments ont été rendus statiques. La sclérose y est devenue un tour de force. Mais si cette dernière peut se manifester à l’échelle élémentaire, ce n’est pas le cas de la puissance qui se déploie au niveau du système. Un corps seul peut être fort, mais il restera impuissant face au monde, contrairement à un “esprit de corps” voué à l’esthétique par exemple, où le “s” doit alors être entendu comme marquant le pluriel d’un phénomène collectif, “qui fait bourgeonner l’univers, le prolonge, constituant un réseau d’œuvres, c’est-à-dire de réalités d’exception, rayonnantes, de point-clefs d’un univers à la fois humain et naturel.” (Simondon, MEOT, p.184). 

L’aîné en seum erre lui de symbole mort en symbole mort : il est condamné à ne pas avoir accès à la partie de lui-même qui lui échappe, à l’Autre. Toutes ses pensées empruntent le chemin du contrat, seule forme d’engagement dont il entende les termes. Son expérience se réduit à un programme et la vie s’en trouve prédéfinie : if–then à l’infini. Les surprises éventuelles finissent classées sans suite : elles sont réduites au statut de “bug”. Le monde échappant au calcul, il faut sans cesse figer de nouvelles entités et nier les nouveaux faits imprévus. L’aîné en seum inexprimé navigue un déni sans issue, car circulaire en fin de compte. Son cas est comparable à celui d’un hamster. S’il y a un foyer autour de lui, il fait figure de cage, et la force de sa roue qui tourne manifeste l’impuissance totale de sa mobilisation

Si les aînés sont plus exposés à ce seum en silence, c’est parce que leur position les propulsent sans recul. Le puîné arrive avec une scène à contempler avant d’agir. L’aîné en seum se trouve d’autant plus infecté qu’il a procédé avec sincérité, en entier. D’où le coup de tonnerre de l’Autre devant avoir lieu, comme seule rédemption possible : “t’as trop l’seum !” est une invitation à la puissance. 

§13 : Le seum de l’aîné inexprimé se finit en réactions ridicules.

À l’échelle du pays, le seum de l’aîné inexprimé peut faire des ravages. Cela donne des programmes réactionnaires où l’on souhaitera mouler des formes de vie selon des formes mortes. Y correspondent tous les discours identitaires, peu importe la substance qu’ils fixent : religion, couleur de peau, orientation sexuelle, etc. Plutôt que d’acter le seum en l’exprimant, l’identitaire imagine un salut par le conformisme de la réconciliation. Chaque individu serait censé découvrir son prédicat salvateur : français, féministe, musulman, pansexuel… ; peu importe. 

C’est qu’en explosant, le substantialisme s’est révélé être une arme à sous-munitions. Rien n’en témoigne mieux que le kitsch de la multiplication des nouvelles orientations sexuelles, où même l’indéfini finit rangé dans le tiroir d’une classe particulière. Qu’en serait-il si nous commencions par reconnaître qu’on a bien sûr tous le seum de ne pas pouvoir être tout et n’importe quoi ? Nous acterions ainsi la merde et saperions le kitsch en ruinant la voie du ressentiment. L’homme, la femme et tout ce qu’il y a autour s’en trouveraient moins ridicules. Cela vaut pour tous les autres champs. Sauf que comme écrit en §1, l’autodérision est une qualité trop rare.

Cette qualité ne devra-t-elle néanmoins pas un jour s’imposer ? Cela se fera, mais pas avant que l’on ait réalisé que toutes les réactions étaient des sous-munitions et qu’aucune d’entre elles n’aura jamais le statut de conteneur. Le projet de sortir de l’état de minorité réserve de tristes surprises à ceux qui se rêvent en blocs de pouvoir. Le destin des identitaires est s’auto-dépecer en factions. Vous le constaterez sans faute, aussi sûr que la grenouille de La Fontaine qui explose. Voir petit et être total reste néanmoins à la mode, et le pouvoir qu’un petit nombre peut obtenir par la terreur berce cette grande illusion, toujours vite balayée dans le temps, et dont la vérité est un éternel retour.

§14 : L’aîné en seum est victime d’une tradition hors d’usage.

La tradition peut devenir hors d’usage de deux manières, selon qu’elle soit absolutisée ou annihilée. Cette alternative représente pour ainsi dire le binôme usuel du nihilisme. 

Dans le premier cas, il s’agit du classique traditionalisme, où l’inauthenticité surgit à cause d’un passé sanctifié en modèle inaliénable. La tradition se présente alors sous une forme vidée de sens. Typiquement, le rituel réduit à la répétition. C’est l’éternel retour du même, plutôt que de la singularité. Or seule la réapparition d’une ipséité est souhaitable : j’aime le soleil qui revient en tant qu’il est unique. Faut-il encore s’expliquer d’une idiotie telle que l’absence d’interprétation, qui expose à la redite ânonnée, à jamais ? 

Entrevoir le ridicule chronique d’une telle posture nous suffira. Un classique de notre époque se trouve dans la situation suivante — mais vous pourrez bien sûr reconnaître ce pharisaïsme délirant sous un tas variantes : ainsi de l’aîné en seum sûr de lui qui prétend que le béton est un cancer et qu’il ne doit en aucune manière être utilisé sur une maison en pierre, sous peine de la “défigurer”, ne serait-ce que pour renforcer la structure ou créer une ouverture. Pourquoi pas, me direz-vous ? Le béton méchant est à la mode. Mais ajoutez maintenant que ce même individu est enchanté, tant par la silicone placée dans la poitrine de sa femme, que des injections d’acide hyaluronique dans les lèvres de cette dernière, ainsi que de son Botox dans les joues. Le traditionalisme est toujours une collection de tels culbutages, à l’image de cette figure politique opposée au mariage homosexuel, tout en ayant elle-même épousé son cousin-germain (ce que son Vatican lui interdit). Les écolos qui prophétisent la fin du monde puis partent en vacances aux Maldives tombent dans la même classe. Sur les pharisiens, tout a été dit et écrit dans le Nouveau Testament, il y a 2000 ans. Donc voilà, passons à autre chose : la loi pour la loi n’a jamais eu de sens. 

La seconde éventualité est plus fraîche, bien qu’aussi stupide. Actant la mort poncive du traditionalisme, cette perspective prétend que la rédemption poindra dans la tabula rasa. Les penseurs s’engouffrent sur cette autoroute pour deux raisons principales : le désespoir cataclysmique teinté d’impuissance (ex. Walter Benjamin) ou l’opportunisme éhonté et grotesque (ex. Rem Koolhaas). Si ces positions méritent d’être décortiquées, et je m’y attèlerai, nous pouvons pour l’instant nous contenter de relever le ridicule d’un tel point de vue : n’est-il pas une mise hors d’usage symétrique à ce que propose le bon vieux traditionalisme ? N’a-t-on pas là devant nous la réaction véritable ? “Comme ceci ne rime à rien, vénérons le rien.” L’être peut-il jamais reprendre la forme du néant ? 

Cf. la limite indiquée au §11, où la tradition devient “un simple moyen en vue d’une fin à inventer”. Voici notre chemin.